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Le titre du livre est énigmatique : Бесы (Biésy), en russe, est un mot ancien, qu’éclairent deux citations en exergue du livre : deux strophes de Pouchkine à peu près contemporaines des Djinns de Hugo évoquent la ronde infernale des démons[1]. La deuxième citation est tirée de l’évangile de Luc (VIII, 32-36) et évoque comment Jésus permit aux démons d’entrer dans un troupeau de cochons, libérant un homme possédé. C’est cette deuxième citation qui explique le contresens du titre français parfois adopté pour Бесы, Les Possédés : les possédés de l’Évangile de Luc, l’homme puis les cochons, ce n’est pas бесы, mais ceux qui sont habités par бесы, par les démons. Le titre ne porte pas sur l’effet visible de la possession, mais sur son principe invisible et mouvant, sur cette force qui se déplace et tourne en rond dans la plaine (Pouchkine[2]), qui va de possédé en possédé, ne libérant un malheureux que pour habiter un troupeau d’abjects (Évangile de Luc). Le contresens comme souvent est très significatif d’une incompréhension profonde du roman, le plus difficile de Dostoïevski, le plus actuel aussi, incompréhension liée à son dispositif. Nous y reviendrons. Il y a au moins deux mots en russe pour dire démon. Бес est, on l’a dit, un très vieux mot slavon que Fasmer[3] met en rapport avec le lituanien baisa, l’épouvante, baydýti, épouvanter et avec le russe бояться, avoir peur, voire avec le latin bestia. Le mot est concurrencé par Демон (Diémon), qui donne son titre au célèbre grand poème lyrique de Lermontov publié en 1838. Бесы fait donc probablement écho à Демон, comme à l’intérieur du roman de Dostoïevski la vague nihiliste est sans cesse mise en rapport avec la première vague libérale qui, à la génération précédente, avait été inaugurée en Russie par le complot des décembristes au moment de l’avènement de Nicolas Ier en décembre 1825, complot dont le roman de Lermontov, Un héros de notre temps (1839-1840), se fait l’écho.
La version des épreuves refusées par Katkov a été publiée pour la première fois en français par A. Markowicz en 1995. En russe, le chapitre controversé ne parut donc pas dans la première publication du roman, dans la revue Le Courrier russe. Il ne parut pas non plus dans la première édition séparée de 1873, ni dans les éditions suivantes. Il fut publié pour la première fois par Fritch dans le premier numéro de la revue Documents sur l’histoire de la littérature et de l’opinion[7], à Moscou en 1922. La copie d’A. G. Dostoïevskaïa fut publiée également à Moscou la même année dans la revue Былое (Byloié, Jadis), n°18, avec un article de Komarovitch. La première édition complète du roman est celle des Œuvres complètes de Dostoïevski, Moscou-Leningrad, 1927, sous la direction de Tomachevski et Khalabaieva[8].
[1] Victor Hugo, « Les Djinns », Les Orientales, 1829 et Alexandre Pouchkine, Бесы, 1830 (Dostoïevski cite la fin de la 2e et de la 6e des 7 strophes du poème). Comparer, chez Pouchkine, « un démon nous conduit visiblement dans la plaine / et nous fait tourner en rond / [...] Qu’ont-ils à chanter si plaintivement ? », В поле бес нас водит видно Да кружит по сторонам Что так жалобно поют?,
et chez Hugo « Dieu! La voix sépulcrale / Des Djinns !... — Quel bruit ils font ! / Fuyons sous la spirale / De l’escalier profond ! »
[2] Мчатся бесы рой за роем, Filent les démons, essaim après essaim.
[4] Бесконечны, безобразны, / В мутной месяца игре / Закружились бесы разны, Sans fin, sans forme, / Dans le jeu trouble du croissant de lune, / Tournaient toutes sortes de démons (ou des sans de toutes sortes).
[5] Chez Pouchkine, c’est clairement le sens. Voir A. Markowicz, « Note du traducteur », Les Démons, Actes Sud, Babel, 1995, t. 3, p. 396.
[6] L’édition russe YMCA-PRESS, Paris, 1969, suggère cependant que la copie Dostoïevskaïa est la première version. Anna Grigorievna, Snitkine de son nom de jeune fille, était la sténographe de l’écrivain. Il l’épousa en secondes noces en 1866, dix ans après la mort de sa première épouse Maria Dmitrievna Issaieva (6 février 1856).
[7] Документы по историй литературы и общественнности.
[8] Voir également Б. В. Томашевский, «Бесы », в кн. Ф. М. Достоевский. Материалы и исследования, изд. Акад. наук СССР Л., 1935 г.
dir. M. Th. Mathet Toulouse, 7 février 2006 |