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Pour citer ce texte : Stéphane LOJKINE, « Dans le moment qui précède l’explosion... - Temporalité, représentation et pensée chez Diderot », Zeitlichkeit in Text und Bild, dir. F. Sick, Ch. Schöch, Universitätsverlag Winter, Heidelberg, 2007, pp. 41-57.
Introduction : Proust, le bal de têtes
1. La durée de la langue
2. Temporalité de l’hiéroglyphe
3. Le moment de la scène
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~ « Dans le moment qui précède l’explosion... » ~
Temporalité, représentation et pensée chez Diderot
Stéphane Lojkine
~ Le moment de la scène ~
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C’est de l’hiéroglyphe de la Lettre sur les sourds bien plus que de Shaftesbury que Diderot tirera sa théorie du « moment » dans les Salons. Si nous nous appuyons toujours sur notre distinction entre durée et temporalité, il est clair que le moment de la représentation ne vient pas conférer à la peinture une durée (c’est l’arrêt, l’exclusion théâtrale de la durée, qui au contraire fonde la représentation picturale), mais une temporalité. Le moment de la toile, c’est l’idée qui lui est sous-jacente, c’est-à-dire un moment de la vie atemporelle de l’esprit du peintre. Le moment, chez Diderot, est moment de la pensée, antérieur à la représentation. Analyser une peinture, en rechercher le moment, c’est remonter de l’actualisation matérielle que Diderot pouvait avoir eue sous les yeux à l’activité créatrice dont la peinture n’est qu’une mise en œuvre possible. Paradoxalement donc pour Diderot le moment est atemporel car intellectuel. Le moment se constitue d’abord d’un arrêt dans la durée, d’une césure dans le temps, puis du supplément de temporalité que confère l’agencement d’espaces hétérogènes : même dans la peinture classique il y a plusieurs temps dans l’espace du tableau. La toile peinte est un hiéroglyphe dès lors qu’elle n’est jamais conçue comme un objet muséographique, matériel, positif, mais comme essentiellement un arrangement virtuel, qui peut toujours être modifié. Diderot s’est ainsi rendu célèbre par ses réfections de toiles, par lesquelles se trouve annulée l’opposition entre littérature et peinture sur laquelle j’ai ouvert mon exposé.
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L’article Lépicié du Salon de 1765
Prenons pour exemple La Descente de Guillaume le Conquérant en Angleterre, un tableau de Michel Nicolas-Bernard Lépicié exposé au Salon de 1765. Il s’agit du morceau d’agrément du peintre, c’est-à-dire du tableau par lequel il avait été agréé comme académicien en 1764 (1). Il fut acheté par les Bénédictins de Saint-Maur, férus d’histoire, pour l’Abbaye-aux-hommes de Caen, fondée par Guillaume le Conquérant, et où il est enterré. Rectangulaire à l’origine, le tableau a été cintré et se voit encore à son emplacement du dix-huitième siècle, le réfectoire de l’abbaye, dont les bâtiments font partie depuis le début du dix-neuvième siècle du lycée Malherbe.
Diderot ne commence pas d’emblée par décrire le tableau. Il faut poser la durée du récit pour pouvoir l’interrompre ; il faut entrer dans la linéarité de la parole pour préparer le temps d’arrêt, la césure constitutive du moment. Lépicié n’a pas la faveur de notre critique : « Un conte, mon ami, et un propos plaisant valent mieux que cent mauvais tableaux et que tout le mal qu’on en pourrait dire. » (VERS 416 ; DPV XIV 240.) Face au spectacle de la peinture, Diderot pose comme équivalent le conte, c’est-à-dire la parole vaine (qu’on pense à l’expression ne pas s’en laisser conter), le pur flux verbal. Il y a bien dans la balance, d’un côté la durée du conte, l’énonciation pure qui se dévide, de l’autre le temps d’arrêt du tableau, qui va ou ne va pas suppléer cette durée perdue. On ne se hasarde pas comme cela à ce temps d’arrêt, qui comporte un risque de ratage à la hauteur de la jouissance escomptée. D’où l’entrée en matière peu engageante de l’article consacré à Lépicié, dans le Salon de 1765 :
« Mon ami, si nous continuions à faire des contes ?... »
Que s’agit-il ici de représenter ?
« Un général ne pouvait guère faire mieux entendre à ses soldats qu’il fallait vaincre ou mourir, qu’en brûlant les vaisseaux qui les avaient apportés. C’est ce que fit Guillaume. Le beau trait pour l’historien ! Le beau modèle pour le Conquérant ! Le beau sujet pour le peintre, pourvu que ce peintre ne soit pas Lépicié ! » (VERS 416 ; DPV XIV 240.)
Diderot n’oublie pas que le genre de l’ἔκφρασις, dont ses Salons sont tributaires, est un genre épidictique. Il débute donc par un éloge, même si cet éloge vise non le tableau lui-même, mais le matériau textuel qu’il s’est tant bien que mal efforcé d’illustrer. Ce matériau, il le définit comme « trait » : ce n’est donc pas exactement une durée ; le trait barre la durée, fait basculer le temps de l’histoire dans l’espace du geste théâtral. Ce basculement est mimé par la parataxe des trois exclamations, qui du trait textuel au modèle théâtral, du modèle théâtral au sujet pictural, établissent le pont de l’ut pictura poesis, l’équivalence classique des media.
Le choix du moment
Or justement il ne saurait y avoir de parfaite équivalence, de superposition exacte des moyens. Lépicié a commis une double erreur : d’abord il a choisi de représenter littéralement le trait, de figurer un temps fort par un temps fort ; ensuite, il n’a pas mis en œuvre la machinerie théâtrale qu’impliquait son choix.
« Quel instant croyez-vous que celui-ci ait choisi ? Celui où la flamme consume les vaisseaux, et où le général annonce à son armée l’alternative terrible. Vous croyez qu’on voit sur la toile les vaisseaux en flamme ; Guillaume sur son cheval parlant à ses troupes, et sur cette multitude innombrable de visages toute la variété des impressions de l’inquiétude, de la surprise, de l’admiration, de la terreur, de l’abattement et de la joie ; votre tête se remplit de groupes, vous y cherchez l’action véritable de Guillaume, les caractères de ses principaux officiers, le silence ou le murmure, le repos ou le mouvement de son armée. Tranquillisez-vous et ne vous donnez pas une peine dont l’artiste s’est dispensé. Quand on a du génie il n’y a pas d’instants ingrats ; le génie féconde tout. » (DPV XIV 241.)
Le premier tableau que Diderot propose est, face au sujet que s’est donné Lépicié, la solution la plus facile, une solution oratoire à grands effets. Qu’on songe ici aux trois niveaux de l’expression auxquels Diderot faisait allusion dans la Lettre sur les sourds, familière, éloquente et poétique : nous sommes ici au second niveau, qui exploite au maximum les possibilités du discours. D’une main, Guillaume montre à ses soldats Normands leur flotte à laquelle il vient de mettre le feu pour leur interdire la fuite : ils sont désormais acculés à vaincre ou à mourir. (Ce sera la célèbre victoire de Hastings, qui donna le trône d’Angleterre à Guillaume.) Son autre main soutient sa parole et conduit le regard du spectateur vers l’auditoire, qui décline toute cette gamme des passions de l’âme, dont la peinture et la morale classiques ont mis tout leur effort à classer les expressions, à constituer la taxinomie. C’est dans cet esprit que, plus loin, Diderot demande : « montrez-moi sur les visages les passions avec leur expression accrue par la lueur rougeâtre de la flamme des vaisseaux ». Dans ce premier tableau, la parole éloquente de Guillaume est l’articulation centrale et majeure du dispositif ; elle s’établit comme médiatrice entre le réel, les vaisseaux en feu, et la représentation, l’effet produit sur les officiers et l’armée des Normands. Le moment choisi est le moment de crise, où l’événement peut basculer vers la victoire comme vers la déroute : la représentation abolit la durée, arrête le déroulement du temps, pour déployer la panoplie taxinomique, les groupes, les caractères de ce que l’on serait tenté de définir comme un « bal de têtes » normand. L’espace imaginaire, l’espace des figures de ceux qui assistent au discours de Guillaume, se substitue à la durée, au déroulement de l’Histoire, suspendu le temps de la représentation.
Mais Lépicié n’a pas choisi cette solution. Sur la toile on ne voit qu’« une faible lueur, de la fumée qui indique que l’incendie est tombé ». Le moment choisi n’est pas celui de la crise et de la plus haute tension dramatique, mais le moment suivant, lorsque les vaisseaux étant à peu près réduits en cendre (et donc probablement le discours de Guillaume achevé) un morne abattement se répand dans l’armée. Le choix de Lépicié est plus difficile, mais n’est pas impossible : « il n’y a pas d’instants ingrats ». Il rejoint la chute du chant II de La Henriade analysée par Diderot dans la Lettre sur les sourds : là aussi l’hiéroglyphe surgit après le temps fort du massacre, dans l’abattement universel qui le suit. Le ressort de la représentation n’est plus alors le discours de Guillaume, qui relève de l’éloquence de la chaire, mais l’effet visuel du silence et de l’abattement, c’est-à-dire non seulement la mise en défaut de la parole, mais une véritable dépression dans l’image :
« Je conçois seulement qu’il faut remplacer l’intérêt du moment qu’on néglige, par je ne sais quoi de sublime qui s’accorde très bien avec la tranquillité apparente ou réelle et qui est infiniment au-dessus du mouvement ; témoin ce Déluge universel du Poussin, où il n’y a que trois ou quatre figures. » (VERS 417 ; DPV XIV 243.)
Les figures des Normands abattus deviennent le centre et le ressort d’une représentation que n’articule plus aucun discours. Dans le premier tableau virtuel échaffaudé par Diderot selon les règles de la représentation classique, les soldats étaient, via le discours de leur général, les spectateurs de l’incendie, et donc pour nous spectateurs de la toile des embrayeurs visuels, des sujets regardant vers l’objet focal de la représentation, conduisant notre regard jusqu’à l’espace restreint de l’ignition scénique.
Désormais, les soldats sont l’objet central de la représentation. Diderot l’avait commandé : « faites faire volte-face » (VERS 417 ; DPV XIV 242). Il s’agissait alors de représenter le reflux des soldats, courant d’abord vers les bateaux pour fuir, puis faisant volte-face devant le jaillissement des flammes de l’incendie. C’est finalement un autre volte-face qui est réalisé : au lieu que les soldats regardent l’incendie, c’est le paysage dévasté, ce sont les mers épouvantées qui les regardent.
Il n’y a pas là une simple substitution d’objets : de l’objet, on est passé à la chose, « je ne sais quoi de sublime ». Tout autour, ça regarde, et au centre, les figures font tableau.
À ce volte-face du regard correspond un renversement du sens : par la comparaison avec le tableau de Poussin, ce tableau de la bataille de Hastings, dont les résonances patriotiques sont évidentes vingt ans après la victoire de Fontenoy (2), est désormais interprété comme un Déluge, le fiasco technique du peintre se superposant à ce qui devient la déroute d’une armée pourtant historiquement victorieuse.
Le tableau de Lépicié n’ayant pas réussi la cristallisation scopique nécessaire à la constitution de la scène visuelle, c’est en fait le texte de Diderot qui en fournit le supplément, par le biais d’une véritable installation virtuelle, où se trouvent superposés le Guillaume éteint de Lépicié, le Guillaume flamboyant tel que l’aurait peint Le Brun, et le Déluge sublimement éteint de Poussin (3). Le texte bricole une temporalité de la scène à partir de cette superposition de représentations hétérogènes.
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C’est à partir de ce bricolage que surgit la première formulation théorique par Diderot de l’instant prégnant :
« Mais qui est-ce qui trouve de ces choses-là ? et quand l’artiste les a trouvées, qui est-ce qui les sent ? Au théâtre, ce n’est pas dans les scènes violentes, où la multitude s’extasie, que le grand acteur me montre son talent ; rien n’est si facile que de se livrer à la fureur, aux injures, à l’emportement. C’est, prends un siège, Cinna ; et non pas
Un fils tout dégouttant du meurtre de son père,
Et sa tête à la main, demandant son salaire,
qu’il est difficile de bien dire. L’auteur qui fait ici le rôle de l’instant dans la peinture, est pour la moitié de l’effet de la déclamation. C’est lorsque la passion retenue, couverte, dissimulée, bouillonne secrètement au fond du cœur, comme le feu dans la chaudière souterraine des volcans, c’est dans le moment qui précède l’explosion, c’est quelquefois dans le moment qui la suit, que je vois ce qu’un homme sait faire ; et ce qui me rendrait un peu vain, ce serait de valoir quelque chose quand les tableaux ne valent rien. C’est dans la scène tranquille que l’acteur me montre son intelligence, son jugement. C’est lorsque le peintre a laissé de côté tout l’avantage qu’il pouvait tirer d’un moment chaud, que j’attends de lui de grands caractères, du repos, du silence, et tout le merveilleux d’un idéal rare et d’un technique presque aussi rare. Vous trouverez cent peintres qui se tireront d’une bataille engagée, vous n’en trouverez pas un qui se tire d’une bataille gagnée ou perdue. » (Suite du précédent.)
L’instant prégnant n’est pas comme on le croit souvent le moment culminant du suspens dramatique, l’acmé de la narration, mais au contraire un temps faible par quoi le spectateur puisse restituer le trajet jusqu’au temps fort, c’est-à-dire non pas une, mais deux scènes hétérogènes, dont la composition picturale donnera l’illusion contradictoire de la simultanéité et de l’hétérogénéité, d’un même temps et de deux espaces. Le moment pictural, qui est aussi le moment de la pensée, sera donc de façon privilégiée « le moment qui précède l’explosion », une expression dont on peut apprécier les résonances érotiques et qui dit assez ce que la pensée doit à la jouissance. Il y a temporalité lorsque ce temps faible de la représentation est mis en avant, de la même manière que Proust suggérait d’identifier toujours le passage du temps à une perte de sens : c’est le temps faible du bal de têtes, avec ses figures dérisoires (ici le moment qui suit l’explosion de la Guerre), qui seul permet au narrateur de restituer la temporalité des figures que la Recherche avait fixées.
La double scène
Ici, Diderot met aussitôt en abyme son modèle théorique : point d’explosion chez Lépicié, où bouillonne secrètement, mais à son insu, un sujet sublime. Le commentaire de Diderot met en évidence la potentialité explosive du sujet en partant de la scène faible de Lépicié : Diderot ne vaut ainsi quelque chose que quand les tableaux ne valent rien.
Enfin cette pratique de la double scène aura ses répercussions dans la théorisation théâtrale de Diderot. C’est par le jeu entre le salon et la scène, deux espaces hétérogènes qu’il fusionne dans la fiction qui encadre Le Fils naturel, que Diderot théorise le dispositif de l’effraction scénique. C’est ensuite le jeu entre « scène haute » et « scène basse », dans le Paradoxe sur le comédien, qui lui permet de dépasser l’opposition entre sensibilité et sang froid par la théorie du modèle idéal. Le fonctionnement même de la pensée diderotienne procède de cette double scène et du trajet qu’elle institue, c’est-à-dire d’une représentation conçue, au-delà même des dispositifs qu’elle articule, comme installation. C’est ce fonctionnement qui introduit la temporalité dans la représentation, là où la spatialité pure du dispositif ne faisait qu’abolir la durée.
(1) En principe l’agrément devait être suivi, deux ans plus tard, par la réception, qui donnait au nouvel académicien le droit de vote parmi ses pairs. Le tableau de réception de Lépicié, Achille instruit dans la musique par le centaure Chiron, fut exposé au Salon de 1769, et est actuellement conservé au musée des Beaux-Arts de Troyes (réf. D.896.1).
(2) La guerre de succession d’Autriche (1740-1748) opposa d’abord la France, l’Espagne, la Saxe, la Bavière et la Prusse à l’Autriche, l’Angleterre et les Pays-Bas. Mais à partir de 1743, seules la France et l’Angleterre restèrent en lice. Malgré la vistoire de Fontenoy en 1745, la France dut reconnaître la « pragmatique sanction » qui assurait la succession à Marie-Thérèse, la fille de l’empereur Charles VI, au traité d’Aix-la-Chapelle de 1748. La paix d’Aix-la-Chapelle a fait l’objet d’un tableau de Jacques Dumont le Romain, exposé au Salon de 1761, et conservé actuellement à Paris au musée Carnavalet. La guerre contre les Anglais sert de toile de fond au Fils naturel de Diderot.
(3) Nicolas POUSSIN, L’Hiver, dit aussi Le Déluge, huile sur toile, 118x160 cm, Paris, Musée du Louvre, inv. 7306. Ce tableau fait partie d’une série de quatre dédiée aux saisons, peinte entre 1660 et 1664 pour Armand Jean, duc de Richelieu. Acquise par Louis XIV en 1665, la série fut gravée, probablement par Jean Audran. L’originalité du Déluge de Poussin tient au fait que les personnages y ont l’air sauvés : regroupés autour d’une barque dans une crique où les eaux sont calmes, ils accostent et semblent désormais hors de danger.
Communication prononcée au colloque
Zeitlichkeit in Text und Bild
La Temporalité en littérature et en peinture
17-19 novembre 2005
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