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UNIVERSITE PAUL-VALERY MONTPELLIER 3
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Les mauvais élèves

Chaque année, devant tous les élèves assemblés et en présence des parents d’élèves, des amis et des curieux, Libanios donne une démonstration publique de son art sous la forme d’un discours. Cette fois-ci, le sujet du discours est… qu’il refuse de prononcer le discours solennel, tant ses élèves se sont mal conduits lors de la précédente séance. C’est l’occasion pour lui de faire la preuve de sa capacité à faire vivre une scène pittoresque – et en même temps de dire aux garnements comment doit se comporter en cette circonstance l’élève modèle.

J’ordonne qu’on appelle les élèves à l’audition. L’esclave court et les appelle. Mais eux n’imitent pas sa hâte, alors qu’ils auraient dû le vaincre par la leur. Les uns s’attardent à répéter les chants que tous connaissent, les autres à bavarder ou à rire ; et, tandis que les spectateurs accusent ce peu d’empressement en une telle occasion, quand enfin ils se sont décidés à entrer, aussi bien avant d’avoir franchi la porte qu’une une fois entrés, ils s’avancent à la manière des jeunes épousées ou, pour être plus près de la vérité, à la manière des funambules, en sorte que ceux qui sont déjà assis ont bien lieu de s’irriter d’avoir à attendre des jeunes aussi indolents. Voilà pour ce qui précède le discours.

Tandis que désormais on le prononce et l’interprète, que de signes de tête de l’un à l’autre, sur des cochers, mimes, chevaux, danseurs, ou sur une bagarre soit passée soit à venir. De plus, les uns se tiennent raides comme des statues de pierre, les poignets posés l’un sur l’autre ; d’autres, tantôt d’une main tantôt de l’autre, emprisonnent leurs narines ; d’autres restent assis bien qu’il y ait tant d’occasions à se lever ; d’autres forcent à rester assis celui qui s’est dressé ; d’autres comptent les retardataires ; d’autres se contentent de regarder les feuilles ; d’autres préfèrent bavarder sur n’importe quoi plutôt que de prêter attention à l’orateur. Mais il y a impudences pires : on gâte les applaudissements sincères par de faux applaudissements, on empêche une acclamation de se produire, on se promène à travers toute la salle en détournant le plus grand nombre possible de porter attention au discours, tantôt par des messages mensongers, tantôt par une invitation au bain d’avant le déjeuner – car certains s’offrent même ce genre de luxe. Et dès lors, méchants élèves, nul profit pour vous dans le discours, non plus que pour les absents, et nul profit non plus pour l’orateur, du moins en ce qui vient de vous, s’il est vrai qu’il est privé du seul salaire qui récompense un discours public.

Et qu’on n’aille pas me dire que je pratique la calomnie et que je lance en cet instant une accusation sans motif…Voici la preuve que, si par hasard on m’écoutait, on ne daignait prêter quelque attention à mes paroles : je suis convaincu que nul ne remportait du discours le moindre souvenir en sa mémoire. C’était tout l’opposé avec vos prédécesseurs. À la sortie, l’un avait retenu un point, l’autre un autre ; puis, s’étant réunis, ils essayaient de rajuster et de recomposer le discours ; peu de parties leur échappaient, pourtant ils se fâchaient de ces pertes ; durant trois ou quatre jours, ils n’avaient pas d’autre occupation que de réciter ce que j’avais dit et chez eux à leurs pères, et, bien plus encore, ici même. Vous, vous retournez aussitôt à vos chansons, vous en gardez les meilleures en mémoire, ayant livré à l’oubli le Démosthène, aussi bien ce qu’il a écrit en dernier lieu que ses premières compositions. Et si quelqu’un vous demande si j’ai parlé et ce que j’ai dit, il obtiendra sans doute réponse sur le premier point, mais non sur le second.

Disc. 3, 11-18 – trad. inédite de B. Schouler.