Lundi 16 mars 2015, Islas, Illas, Ilhas… Les îles dans la littérature contemporaine des suds

1503-11-Affiche Islassalle 001, Saint-Charles, en présence de Ana Garcia Bergua, romancière mexicaine et Silvan Chabaud, poète occitan

 Programme

  • 14h – Ouverture  : Anita Gonzalez Raymond.
  • 14h15 – Karim Benmiloud, De l’île merveilleuse à l’île maudite : Isla de bobos d’Ana Garcia Bergua, suivi d’un entretien de l’auteure avec K. Benmiloud et A. Lara Alengrin
  • 16h – Marie-Noëlle Ciccia, Ombres et Lumières dans O Senhor das Ilhas de Maria Isabel Barreno.
  • 16h45 – Marie-Jeanne Verny, Figures de l’île et objets du désir dans le recueil Leis illas infinidas / les îles infinies de Silvan Chabaud, suivi d’un entretien avec l’auteur.


« Ombres et Lumières dans, O Senhor das Ilhas, de Maria Isabel Barreno », Lisboa, 1994

À mi-chemin entre le roman historique, la chronique et la fiction,  O Senhor das Ilhas retrace par la voix narrative et fictive de deux de ses enfants, l’histoire aventureuse et tourmentée de Manuel  António Martins, le véritable trisaïeul de l’auteure de cet ouvrage. Le roman fait ressurgir du passé l’histoire de plusieurs générations d’une famille coloniale portugaise installée dans l’archipel du Cap-Vert dont les îles forment le décor, parfois idyllique, souvent terrifiant selon les épisodes, d’une saga qui s’étend entre le XVIIIème et le XIXème siècles.

En revenant sur un passé familial qu’elle a un temps renié, Maria Isabel Barreno opère  avec ce roman une sorte de réconciliation personnelle avec son ancêtre paternel, colon et esclavagiste certes, mais également homme des Lumières, entreprenant, courageux et humain. Les ombres qui entourent ce personnage se dissolvent en partie dans la lumière des îles, laissant apparaître une réalité qui n’est peut-être pas tout à fait conforme à l’Histoire mais qui semble dire que la condition d’insulaire et d’insularité porte en elle des paradoxes qu’il importe de mesurer à l’aune d’une sacralité tout à la fois religieuse et païenne.

Ana García Bergua, Isla de bobos L’île aux fous :
« À partir d’un épisode oublié de l’Histoire nationale mexicaine, Ana García Bergua (romancière, nouvelliste et journaliste née en 1960 à Mexico) réinvente le destin tragique de la garnison militaire assignée en 1905 à la surveillance de l’îlot de Clipperton, situé au large des côtes mexicaines dans l’Océan Pacifique et dont la seule richesse est le guano produit par ces oiseaux marins qui donnent son titre au roman. L’épisode historique, malgré la parution d’articles dans les journaux mexicains, semble avoir été enterré, tout comme les militaires exterminés par le scorbut ou engloutis dans les eaux féroces du Pacifique, tout comme les veuves et enfants finalement rescapés de l’enfer insulaire en 1917 mais méprisés par les gouvernements révolutionnaires de Carranza et d’Obregón. Ce roman est le regard d’une auteure mexicaine sur l’Histoire nationale, un regard qui tire de l’oubli l’île perdue et la garnison abandonnée. L’écriture élégante et pointue d’Ana García Bergua fait preuve de vivacité et de pertinence en choisissant l’alternance des temps et des voix (au style direct ou indirect libre), procédé qui met sur le devant de la scène romanesque les acteurs obscurs de l’Histoire, réélaborant un discours multiple qui déconstruit le discours officiel : le lecteur écoute non seulement la voix du lieutenant Soulier, représentant de l’armée fédérale en charge de l’administration de l’îlot, mais aussi celle du gardien de phare devenu le tortionnaire des veuves et des enfants, et surtout celles des femmes, tatouées par le rêve et la désillusion. Le roman est ainsi une mosaïque représentative de la société et de l’Histoire mexicaine, qui fouille certains destins choisis, ceux de personnages assez fous, comme les oiseaux, pour avoir cru au paradis de l’île de K.» (Marie-José Hanaï)

Silvan Chabaud, Leis illas infinidas / Les îles infinies
Édition bilingue occitan-français. Version française de l’auteur
 Toute île est une désirade. Toute île est rêvée, tout rêve est insulaire. Les îles infinies de Sylvan Chabaud (infinies en nombre, en merveilles, en éloignement ?) sont autant de poèmes du désir. Désirs multiples, dont le plus immédiat est celui de l’instant qu’il faut saisir au vol, coûte que coûte, comme on aborde sur une île : « Être là, / être au monde, maintenant, now, at the moment. / Chose si compliquée pour les hommes de mon siècle. » L’ici et maintenant est l’île la plus inaccessible. Sa quête tourne à l’angoisse : « Nous passons notre vie / à essayer de la vivre / et nous perdons tant de temps / à nous perdre / dans le temps… » Tel poème consigne soigneusement la date d’une baignade en rivière, moment privilégié d’une dissolution heureuse dans ce temps convoité, et le recueil se referme sur une plongée dans la mer et le monde. Le désir est aussi appétit de nature et d’éléments : arbres (l’oranger des Osages inattendu de l’arboretum de Granouillet, un érable (« rouge / dans le blanc fascinant / du calcaire égrainé), paysages (le Mont Aigoual, les gorges de la Vis) et bien sûr îles réelles, à commencer par l’île singulière, Sète, « île échouée, / garrigue noyée, / rêve de flibuste », mais aussi îles Mèdes de Catalogne ou îles Moines de Corse. Autre objet de fascination pour le poète : les sites préhistoriques, îles de pierre émergeant du plus lointain passé et marquant la fusion parfaite de l’homme dans la nature, dolmen des Lavagnes, menhir de Cazarils, pierre écrite du Haut Verdon.
Le poète parvient à suivre la pulsation de la pensée et de l’émotion. Il a choisi la simplicité: des poèmes brefs, un lexique simple et transparent, une lisibilité immédiate, aucune posture théâtrale ni imposture poétique. Un univers de nature et d’humanité se dessine, limpide et plein de ferveur, brûlé d’un amour de la vie qui s’exprime sans lyrisme bavard, avec sa juste mesure d’enthousiasme.
La langue, la langue occitane, est l’objet principal du désir, désir de langue qui rassemble tous les autres, comme il réunit les trois poètes invités dans le recueil, Omar Khayyam, Bellaud de la Bellaudière, le poète provençal du XVIe siècle, et Jack Kerouac, trois chasseurs de mots et d’instants. Pour reprendre un des titres du recueil, les poèmes de Silvan Chabaud sont autant de Sporades éparpillées dans l’océan des âges, des concrétions de langue jalonnant nos vies de Petit Poucet, des tentatives de comprendre la part d’éternité que nous renfermons dans « la substance fugitive du temps » (Borges) qui nous charrie.

Ce contenu a été publié dans Colloques, séminaires..., Espace latino-américain, Espace lusophone, Espace occitan / RedOc, Littérature et Arts, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.