Lettre ouverte d'Anne Fraïsse Présidente de l'Université de Montpellier Paul-Valéry au Président de la république

Monsieur le Président,

On meurt dans vos Universités. On meurt dans mon Université. D’excès de travail, de stress, d’usure, de désespoir, d’indifférence. Malgré nos alertes, le ministre de l’Enseignement Supérieur minimise la situation : « ce n’est pas Zola ».

Dans mon université, en 5 ans, il y a eu 4 suicides de personnels titulaires (le précédent remontait à 25 ans), 3 crises cardiaques au travail, 2 AVC sans compter les arrêts de travail longue maladie pour burn-out. Cette année, dans notre communauté, 3 fonctionnaires en activité sont morts. Certes, ces décès ont des causes multiples mais les statistiques sont là et ce bilan pour une université de 1003 titulaires (576 enseignants et 427 administratifs) pour 23000 étudiants révèle des conditions de travail insupportables.

Nous venons de voter notre sixième budget en déficit ; notre université est une des moins dotées et, plus grave, des moins encadrées de France (11 départements à moins de 50 %, voire 40 % d’encadrement en enseignants titulaires). À toujours entendre parler de déficit ou de sous-dotation, on perd sans doute la conscience de ce que travailler dans une université sous-encadrée veut dire réellement au quotidien. « Recrutez des ATER et des contractuels, c’est moins cher que des titulaires pour un même travail » nous dit-on. Non, pas pour un même travail. Dans un département sous-encadré, les titulaires enseignants doivent recruter des vacataires, organiser leurs emplois du temps, les encadrer ; c’est 10 000, 12 000 heures à distribuer à des personnes qui en font en moyenne 40 ou 50 dans l’année, qui ne connaissent que tardivement les horaires où elles sont disponibles, qui ne peuvent assurer aucune tâche non financée (encadrement des thèses, des mémoires, des stages, organisation des services et des emplois du temps …). Que se passe-t-il quand, à la rentrée, 20 TD de 45 étudiants n’ont pas d’enseignant dans un même département ? Pour ne pas pénaliser leurs étudiants, ce sont les professeurs et les maîtres de conférences qui assurent ces groupes en plus de leur service, quels que soient le nombre d’heures et le travail supplémentaire, quelles que soient l’amplitude horaire ou l’accumulation des heures dans une même journée. Dans ces départements, la totalité des enseignants titulaires font plus du double de leur service, sans parler de leur temps de recherche. À Montpellier Paul-Valéry, cela représente plus de 16500 heures pour 75 collègues quasiment en double service ou plus. Et cela dure depuis plus de 10 ans. Ce n’est pas « un ressenti », comme le dit Monsieur le Ministre, mais une réalité dure et désespérante pour ceux qui aiment leur travail et le service public. Les tâches administratives sont confiées à des contractuels qu’il faut former et qui s’en vont dès qu’ils trouvent mieux (jusqu’à 1600 euros de prime annuelle en moins qu’ailleurs n’incite pas à s’attarder).

Depuis plus de 10 ans nous sommes en surchauffe, en travail forcé, en déséquilibre permanent, jamais sûrs d’arriver à remplir nos missions faute de bras. Nous l’avons dit, répété, crié : il est urgent de créer des postes, de revenir à des dotations pour charges de service public à la hauteur du nombre d’étudiants accueillis, de rétablir un modèle d’allocation des moyens qui répare les injustices, qui soit clair et transparent.

Mais non, il n’y aura pas de nouveau modèle, répète Monsieur le Ministre qui « n’y croit pas ». Nous restons donc depuis 15 ans le seul pays d’Europe où l’argent de l’État est distribué aux universités sans critères connus, dans la plus totale opacité et injustice. Pour un étudiant de même discipline une université peut recevoir deux fois moins qu’une autre. Pourquoi ? Personne ne le sait, aucune justification aux plafonds d’emplois, à la dotation de l’État, aux demandes de fermeture de formations ; seulement des arguments imparables : pas d’argent, pas de postes ; pas de postes, trop d’étudiants ; trop d’étudiants, déficit ; déficit, pas d’argent ; et on reprend la boucle comme des hamsters qui tournent dans leur roue.

C’est historique, pourquoi changer ? Parce que, Monsieur le Président, les conséquences de ce refus sont funestes. Pour ne pas pénaliser leurs étudiants, pour ne pas négliger leurs recherches, nos collègues perdent leur santé et parfois leur vie. Et cette année, ils perdent aussi l’espoir de voir s’améliorer leur situation. Aucune création de postes pour cette campagne d’emplois, pas de recrutement de fonctionnaires, qu’importe votre taux d’encadrement, votre nombre d’étudiants ; pas de discussion, pas de négociation, qu’importe l’injustice. Tant pis si les plus pauvres payent pour les plus riches; c’est le sens de l’histoire. Enfin, le chantage pour ceux qui résistent : si vous laissez des créations dans la campagne d’emplois, vous ne les aurez pas et vous n’aurez pas non plus le renouvellement des postes vacants, libérés par retraite, mutation ou mort. On meurt dans mon université et je me refuse à choisir dans quels départements seront les prochains morts. Notre demande est légitime, nous ne voulons pas y renoncer. Aveuglement, indifférence, mépris, volonté de soumettre sans écouter, c’est ce que vit aujourd’hui ma communauté. Zola dénonçait les injustices d’une société qui pour ménager les plus riches écrasait les plus pauvres. La situation de mon université, c’est bien du Zola, Monsieur le Président.

Savoir et se taire c’est être complice, je ne peux pas taire cette injustice. Pouvoir agir et ne rien faire c’est être coupable, vous savez maintenant ce que zéro création de postes veut dire pour une université comme la mienne.

Permettez-moi, Monsieur le Président, de vous saluer comme les gladiateurs saluaient celui qui finançait les jeux et présidait à leur destinée : « Morituri te salutant ».

Anne Fraïsse
Présidente de l'Université de Montpellier Paul-Valéry

Dernière mise à jour : 27/01/2026